Je suis née il y a environs vingt et un ans, quelque part en Islande, du moins je le crois. J’ai quitté les terres glacées de l’île à deux ans pour rejoindre les terres françaises. Et pourtant, mon père a voulu que j’apprenne l’islandais en plus de l’anglais, du français et de l’allemand. Ma scolarité se déroula en deux temps. Tout d’abord, je passais les sept années suivantes de ma vie en France. A la suite de cela, mon père trouva, soit disant, un poste à la frontière finlando-suédoise. Comme vous le devinez, mon père tint absolument à ce que je sache parler les deux langues et cela d’une manière distinguée comme vulgaire.
Je suis restée là bas jusqu’à mes seize ans. J’ai d’ailleurs passé les plus belles années de ma vie à Muonio et à Tornio, préférant largement la Laponie et la Finlande en général aux contrées suédoises. Je me passionnais pour la musique un rien brutale mais toujours pleine de poésie, la mélancolie de ce pays aux allures de Paradis terrestre. J’y ai fait d’ailleurs quelques unes des rencontres les plus importantes de ma vie.
Mais à seize ans, mon père nous fit déménager, une fois de plus, mais cette fois-ci, au Danemark. Je défie quiconque d’apprécier, au premier abord, le calme trop pesant de Tåstrup. J’y ai passé quelques années, suivant des cours multiples par correspondance. Et c’est pourtant là bas que j’ai aussi rencontré… Une Inconnue. Bien sûr, dans ce village, tout le monde se connaissait. Tout le monde sauf une demoiselle aux cheveux si blancs que j’en étais époustouflée. J’apprenais par les vieilles commères de ce village qu’elle était « une de ces filles de bordel » que les femmes regardaient avec mépris et que les hommes payaient en secret.
Un jour… Je l’ai vue, par hasard, observant une grande plaine, seule. Prenant mon courage à deux mains, j’allais à sa rencontre. C’était une charmante femme, plus âgée que moi – elle n’a jamais voulu me dire son âge – venait des îles Féroé. Tout en elle respirait la douceur et on peinait à croire qu’elle s’offrait dans les bars les plus sordides aux yeux et aux mains des hommes… J’étais proche de mes dix-sept ans et elle m’invita à venir la voir à un soir, dans un cabaret au nom charmant en apparence, « Le Lys Blanc ». Mais quelle blancheur à l’intérieur. Je rejoignais discrètement le coin où ma chère Inconnue se préparait. Je découvrais alors un tout autre univers. Du maquillage, des bas, de la lingerie fine, des vêtements courts, des accessoires de scène…
Des coulisses, je voyais une femme se métamorphoser en un objet de fantasme, faisant lever les yeux des hommes vers elle, jouant de son regard bleu, mettant en avant ses atouts féminins, en dévoilant parfois. Je restais… Bouche bée. Elle était belle, merveilleusement belle. La voir se faire désirer ainsi sur une scène, comme un ange se rit de Dieu et montre sa vraie face au monde. Et si ce n’était que sa face…
Je devais avoir le visage sacrément rouge lorsqu’elle revint, tenant presque ironiquement ses vêtements devant son corps si… Délicieusement fait. Je rougissais encore. Elle rit et me proposa de rester quelques instants, afin de parler.
La nuit passa, elle m’expliqua pourquoi elle faisait ça, me montra chaque chose qu’elle savais, pouvait faire…
« Je veux devenir comme toi… »
Cela ne sembla pas la choquer outre mesure, elle commença, peu à peu, à me montrer comment elle travaillait. Ayant le gérant du bar à la bonne, elle me fit même rentrer comme assistante qui se transforma bien vite en serveuse au bar.
Mais cette Inconnue (bien sûr, je connais son nom) ne se contenta pas de me montrer comment attirer sur scène, mais bien au quotidien. Elle remania ma garde-robe, me montrant que je n’étais pas si discrète que j’en avais l’air et que je me devais de faire partager au monde cette superbe vue. Mais je fus si gênée, lorsqu’elle me dévêtit devant elle et me passa au crible.
« Couper les cheveux… Te maquiller un petit peu, juste un petit peu, tu as de beaux yeux… Mettre des talons… »
Je me retrouvais habillée par les mains expertes de cette jolie danoises. Corsetée, les jambes ornées de bas retenus par de la lingerie qui me faisait devenir presque cramoisie. Une jupe courte, affriolante, des talons hauts, un maquillage discret mettant en valeur la couleur de mes yeux.
Je ne m’étendrais pas sur la suite. Bien vite, elle me mit sur scène avec elle… A mes dix-huit ans exactement. Elle fut même étonnée de me voir si douée et prête à attirer sur moi les regards.
Mais un jour, mon père débarqua dans le bar. J’étais en très très petite tenue aux côtés de ma très chère amie. Dix-huit ans et six mois… Il commença à me hurler dessus en plein bar, si bien que je… Prenais une bouteille vide sur le comptoir, la brisais à même le zinc et m’approchais, menaçante de lui. C’était certes très beau à voir. Une demoiselle peu vêtue agressant un homme, comme une Judith se vengeant sur un homme cette fois bien éveillé. Je lui sommais de partir. Je ne l’ai jamais revu.
Cette nuit là pourtant, je ne trouvais pas le sommeil. Mon Inconnue m’avait accueillie dans sa belle maison, non loin de Copenhague. De fil en aiguille, elle me fit découvrir qu’une femme pouvait être douce et violente à la fois. J’en garde un étrange et amer sourire, d’ailleurs.
Après cet épisode, je me vendais sans scrupule, amassant de belles sommes d’argent et décidant de partir, battre de mes propres ailes. L’Allemagne était un pays des plus agréables à vivre, il y faisait bon vivre et j’avais déjà des contacts là bas.

